Nous sommes entrés dans le temps du souvenir et de l’attente. Pour les accompagner, voici, ressortie de nos cartons, une partie du texte et de l’exposition Naissance de féerie, où, il y a presque dix ans, les textes de Pierre Dubois et les photos d’Hervé Glot accompagnaient le cycle de la nature, de l’endormissement brumeux jusqu’au réveil exultant.

Derniers éclats de l’Âge d’or

On ne sait plus si c’est dans le déclin de l’automne ou dans les renaissances du printemps que certains arbres retrouvent les éclats de l’Âge d’Or. Crocus et colchiques suggèrent également un même message : pétales ailés mauves et or, qui brillent ou se ternissent, envol d’elfes et de nymphes hors des terres éveillées de mars, qui s’y recroquevillent en octobre, à la fin de l’été. L’arbre d’or, le feuillage ruisselant d’écus, illuminé de la monnaie des fées, rassemble les alliages et alliances des saisons, philtre et alchimise l’humeur de chaque rêve, aux heures changeantes de leur philosophie : temps d’ardeur et de passion guerrière, d’amour glorieux, de sagesse, de méditation, de mélancolie et d’heureux oubli. Temps d’une magie toujours si verdoyante que l’athanor de l’âme à chaque fois le vénère, s’y confie, s’y abandonne dans sa lumière une fois encore renouvelée. C’est un vaste royaume aux murailles étendues, enraciné dans le ciel et la terre, autour duquel viennent se ressourcer les sages, les êtres innocents, les paladins errants et les rêveurs de rêver. Celui qui dans l’or de ses frondaisons se perd en transparence reçoit de son orbe le rire de Merlin.

Le crépuscule des crêtes

Le paysage est tombé dans le noir, le noir des puits les plus profonds. Noir de nuit, noir de suie. Soufflé par le berger du noir. Celui qui murmure au passant attardé qu’il effraie : « Le jour à toi / La nuit à moi. » Sur la lande ne t’aventure pas. Il pourrait t’en cuire, la marmite est sur le feu. On voit bien que là-haut l’on s’apprête au sabbat.
À la crête des cieux, daymons, crapoussins, aspioles et caraquins s’activent autour des feux. Les cornus à queue rouge touillent la braise, enflamment les nuées – souffre et poix à la fois, et une once de feu grégeois.  Un peu de pourpre et d’écarlate, de l’ocre qui croustille, du mauve qui pétille, une tisonnée violine et le tour est joué. Le pourpris est fin prêt pour une belle chevauchée. Le Grand Veneur dans son olifan rassemble ses cavaliers : Chasse sauvage, Chasse Artus, Chasse Gallery, cuirasses noires, orbites sanglantes, crinières chimères, tous maudits… Entendez gronder, grincer, ricaner, hurler, passer la Horde des damnés.
Ma mie, ma mère, que j’ai grand peur.

Soleil couchant, arbres noirs

Au soleil couchant le long du talus, les arbres se promènent. Personne pour les voir, autant en profiter. Ils ne courent pas loin, juste au bout du chemin, puis font demi-tour et reviennent s’enraciner, toujours aussi ébouriffés,  mal peignés, dépenaillés. Il ne faudrait pas que ça se sache, ils seraient exorcisés, brûlés sur place par un goupillon d’eau bénite… Tout cela parce qu’autrefois, ces sorcières, rentrant à la queue leu leu d’un sabbat, pour une peccadille s’étaient disputées. Venin contre venin, horion pour horion jusqu’à oublier l’aube sournoise et l’heure des mâtines.  Une envolée de cloches d’une église proche les avait toutes, d’un chapelet de carillon, en arbres transformées. De jour, les promeneurs qui passent sous leurs bosses n’en devinent rien, sauf les chats qui viennent s’y frotter

Rayons dans les arbres noirs

Forêts décimées aux vieux rois décapités – couronnes qui rouillent abandonnées aux remblais, feuillus défeuillés, sapins prisonniers cultivés en rang serrés pour des Noëls sans miracle, haies déchirées de leurs blanches épines, de leurs enclos d’églantiers, fontaines souillées si souillées que sainte’ Nymphe s’en détourne, que le reflet de la licorne ne s’y attarde plus. Le coucou a fui le bosquet faute de printemps. Champs épuisés sous des horizons bétonnés. Lieux sacrés déracinés, le paysage dérive, vaincu, entre les rives rectilignes tracées dabs des bureaux par des premiers de la classe qui n’ont jamais connu les fuitées heureuses des détours buissonniers. Loin cependant, dans le dépassement des ombres où, sous les voûtes, l’encens des flores retrouve le Mystère,  une légende crucifiée se remémore aux aurores.

Brumes d’arbres sur le lac

Certains arbres se font gothiques, on ne sait pourquoi. Ils s’adonnent à de minutieuses découpes de feuillage à la manière noire, sur un fond de camaïeux blafards, de flous éthériques striés d’impression du matin. De voilages de mousselines, de gazes légères s’entourent et dressent des troncs droits casqués de heaumes au-dessus de leurs branches désespérément étirées vers des lointains qui ne reviendront plus.
Regrettent-ils ces temps nobles et révolus où les bannières des preux partant au combat effleuraient leurs voussures ? Déplorent-ils que le cor sauvage de Merlin n’affole plus leurs cimes ? « Qu’est devenue Morgane qui étreignait mon écorce et lui confiait ses peines et ses larmes orageuses ? » interroge le chêne. « Et la jeune princesse qui au creux de mes racines dissimulait son pelage de blanche biche ? », soupire un vieux charme rompu.
Ils se souviennent de Titania, des nymphes et des fées nimbées de lune dansant en cercle à leurs pieds. Les gambades de Puck, et le fracas des épées lorsque deux paladins pour l’amour d’une dame venaient là s’affronter.  Ils soupirent et l’un d’eux montre gravés sur son flanc les cœurs enlacés de Robin et Marion.