Notre blog reprend vie au cœur des mois noirs, dans l’ombre de Samain. Le voile qui masque l’Autre Monde n’a pas retrouvé toute sa consistance. Il est encore temps d’aller à la rencontre de ceux qui dorment dans la terre de Brocéliande : des ombres humaines, des ombres historiques, des ombres légendaires et même des ombres absentes se croisent sur le chemin de la forêt. Car, autant que paradis des amours  féeriques, régénération des âmes fatiguées d’un aujourd’hui peu lumineux, Brocéliande est aussi un vaste champ de repos. Triste, sans doute, mais dans l’ordre des choses et dans le chant des arbres…

L’Hôtié de Viviane, ancien Tombeau des Druides.

De très vieux hommes d’abord, tellement fondus à la terre que nous ne saurions rien d’eux si des pierres vaillantes n’avaient gardé leur trace. Hôtié de Viviane ou Tombeau des Druides ? Le monument s’élève sur les hauteurs qui dominent, à l’est, le Val sans retour. Il a tour à tour porté ces deux noms ; mais aujourd’hui, malgré l’attrait  grandissant de la spiritualité celtique, le charme de la fée l’emporte sur les vieux sages. Il est vrai qu’une maison, « un hôtié », cela sonne plus gaiement qu’un tombeau. On n’a pourtant jamais retrouvé ici le moindre fragment d’une couronne étoilée, d’un miroir de cristal, un peigne d’or. Quelques perles, certes, galets bariolés, parures de paysanne pauvre, tout cela bien trop simple pour une fée : comme Marie-Antoinette, Viviane aimait-elle jouer à la bergère loin de son palais de cristal ?

Mais on ne manque pas de tombeaux, dans ce quartier de la forêt. De l’Hôtié de Viviane, on peut gagner, au milieu des landes, le tombeau des Géants (ou tombeau de la Vieille), et la taille de ce grand caveau, édifié à partir des menhirs d’un alignement abattu, ne laisse pas planer de doute sur l’origine de son nom. A proximité, les Buttes de Tiot offrent des sépultures en partie éventrées, mais qui confirment bien la nature sacrée de ces landes. On trouvait d’ailleurs de ces petites buttes jusqu’aux pentes du Val sans Retour, avant la barrière du Miroir aux fées, là où dit-on, le Taureau Bleu s’en vint mourir après avoir sauvé la petite Isole et traversé en pleine nuit le forêt aux cruels sortilèges.

Vers les Buttes de Tiot.

Le Jardin des Moines, au-dessus de Tréhorenteuc.

Au-dessus de Tréhorenteuc, les tertres néolithiques des Buttes aux Tombes sont surtout signalés par le Jardin aux Moines, cimetière pétrifié du chasseur maudit, le seigneur Gastern, et de toute sa mesnie, chiens et chevaux compris. Tout près, la Butte aux Tombes forme le talus de la route de Mauron, qui l’a tranchée en deux lors de sa construction. Quelques dizaines de tombelles parsemaient naguère ce petit territoire remanié maintes fois, par les aménageurs et les incendies.

Mais du moins y eut-il des tombes. On ne sait s’il faut en dire autant du Tombeau de la duchesse d’Angoulême, en Basse-Forêt, près du Chêne de Hindrés. Les deux lourdes dalles furent-elles une tombe ? Quelle duchesse d’Angoulême vint mêler son sort à celui de la forêt de Merlin ? Le mystère demeure…

Tombeau de la Duchesse d’Angoulême.

Entrée du château du Bois de la Roche, domaine des Volvire.

D’autres mémoires, plus proches, attendant aussi une visite, une pensée, un brin de bruyère – « l’automne est morte, souviens-t-en ». Sur les landes qui entourent la Butte aux Tombes, on ne prête pas forcément attention aux grilles qui entourent une sévère masse de pierre grise. Dans ce mausolée, le docteur Alphonse Guérin, un pionner de l’asepsie de la génération de Pasteur, repose aux côtés de sa bien-aimée Anaïs de Pommereul. Son pansement ouaté protégea de l’infection des milliers de blessés, et il s’en alla même au Vatican sauver le Pape d’une mauvaise infection.

Dans l’église de Néant-sur-Yvel, le tombeau de la sainte, monument en marbre blanc né du ciseau de David d’Angers, renferme le corps d’Anne-Toussainte de Volvire, demoiselle du Bois-de-la-roche, qui avait fait vœu de soigner et nourrir les plus démunis. Elle tint sa promesse pendant vingt-trois ans, enseignant aux jeunes filles à travailler la laine pour vivre, fondant hôpitaux et écoles. Epuisée par une vie ascétique, elle meurt à 41 ans, à la fin du XVIIe siècle. Elle avait depuis longtemps décidé de reposer dans l’église où ses parents lui avaient donné pour parrain et marraine les plus pauvres habitants du village.

A la même époque, mystère aussi d’une âme envolée dans un éclair de lumière : le ciel s’entrouvrit pour accueillir le pauvre ermite Piton Minette, mort de misère et enterré quelque part près de la chapelle de Beuves. Une petite pensée, et un passage par la chapelle ne peuvent pas faire de mal…

Dans le cimetière de Paimpont, on cherche en vain une tombe évanouie, celle de Jeanne Maillot, épouse de Henry de Gaulle qui s’éteignit le 16 juillet 1940 à Paimpont. La censure allemande contraignit la famille à faire l’annonce du décès sous le nom de jeune fille de la défunte. Malgré tout, la population de Paimpont se presse en nombre à l’enterrement de la mère du proscrit à qui la brigade de gendarmerie de Plélan vient rendre les honneurs. Pendant la guerre, sa tombe, anonyme mais gardée par un soldat allemand ( !) est fleurie par la population. en 1949, le Général ramène sa mère dans la tombe familiale à Sainte-Adresse, en Normandie. Aujourd’hui, il ne reste rien du lieu de repos de la mère de « celui qui a dit non », près de la croix, au centre du cimetière.

Monument aux morts au cimetière de Paimpont.

Statue de l’abbé Gillard, par Michael Thomazo, devant l’église de Tréhorenteuc.

Dans ce même cimetière de Paimpont, dort Jobard, l’ermite du Val aux fées, qui vivait dans la solitude et le silence. Il ne se mêlait aux villageois de Concoret que pour la messe dominicale avant de regagner sa tanière forestière et son chien. Au cimetière de Mauron, Sigismond Ropartz, le père du musicien Guy Ropartz, et premier éditeur des Mémoires de l’Abbé Guillotin, voisine avec le poète, comédien, metteur en scène Romain Weingarten. Né à Paris, il avait passé son enfance en Bretagne, avant de revenir vers la Ville et les lumières du théâtre. Auteur, metteur en scène, apprécié de Ionesco, Beckett et Audiberti. Œuvre exigeante, multiple, se revendiquant d’un théâtre qui, « tant par sa structure que par son langage, soit au théâtre ordinaire ce que la poésie est à la prose : de la poésie de théâtre ».