The Lady of Shalott, Walter Crane, 1862.

Un thème très ancien traverse les romans arthuriens, celui des navigations merveilleuses, avec, parmi elles, des vaisseaux sans pilote, un corps pour seul passager. Sur la barque, parfois une jeune fille, comme Dindrane, la sœur de Perceval, morte d’avoir donné son sang pour guérir un lépreux. Ou un chevalier mort, toujours beau et richement vêtu, comme dans les deux exemples suivants.

Lancelot and Elaine, Eleanor Fortescue-Brickdale.

D’abord il y eut les nefs mystérieuses

Dans La Vengeance Raguidel, le roi Arthur découvre au milieu du navire un char à quatre roues qui contient le corps du chevalier Raguidel, reposant sur son bouclier. Il porte cinq anneaux à la main droite. Dans son corps est fiché un tronçon de la lance qui l’a tué. Le roi trouve dans l’aumônière du défunt une lettre où il explique que seul celui qui retirera le tronçon de lance pourra venger sa mort, mais qu’il devra le faire avec l’aide de celui qui enlèvera les anneaux de ses doigts.

Dans La Première Continuation de Perceval, le roi voit approcher une nef sans pilote. Dans le navire, sous une tenture brodée d’or, il découvre le corps d’un chevalier, un tronçon de lance dans̀ la poitrine. Dans son aumônière, une lettre révèle qu’il s’agit d’un roi, et qu’il somme le lecteur de la lettre de laisser son corps exposé pendant un an. Le chevalier qui retirera le tronçon de la lance avec laquelle il a été tué devra venger sa mort. C’est Guerehet, frère de Gauvain, qui accomplira la volonté du chevalier dont le nom est Branguemuers.

Puis vint la demoiselle d’Astolat

Le thème de la barque funéraire livrée au gré des eaux est repris et magnifié par l’histoire de la demoiselle d’Astolat (ou d’Escalot). Elle apparaît au début de La mort du roi Arthur, le roman qui, après La Quête du Saint Graal, clôture la grande suite du Lancelot-Graal.

Par le jeu de l’anonymat auquel se complait parfois Lancelot, et parce qu’il est gravement blessé dans un tournoi, Elaine d’Astolat le rencontre et se prend pour lui d’un amour éperdu. Elle a recours au don contraignant pour le forcer à porter sa manche au tournoi de Wincestre (Winchester), où il accomplit les plus grands exploits. Elle pense alors pouvoir gagner l’amour du Fils de la Fée.

Gauvain, qui passe à Astolat, croit qu’elle est vraiment aimée de Lancelot, et la reine le croit aussi. Mais quand la jeune fille avoue son amour au chevalier, il répond que son cœur ne lui appartient pas et qu’il ne peut répondre à ses sentiments. Elle réplique simplement qu’elle en mourra.

Elaine, John Melhuish Strudwick, 1891.

Lady of Shalott, Holman Hunt, 1905.

Lorsqu’ils se retrouvent, un peu plus tard, la Demoiselle quémande à nouveau l’amour du Chevalier, qu’il refuse pour les mêmes raisons. Elle annonce qu’elle n’a plus qu’à mourir. Ce qui advient. Dans les jours qui suivent sa fin, arrive à Camelot une nef magnifique gréée de soie. A l’intérieur, sur un lit fastueusement orné, repose la jeune fille à qui la mort n’a pas enlevé sa beauté.

Elle porte à la taille une escarcelle qui contient une lettre, la dernière qu’elle ait écrite, où elle accuse Lancelot de l’avoir fait périr par la dureté de son cœur.

Lancelot est blâmé pour sa trop grande dureté, contraire à la courtoisie, mais la reine lui rend son amour.

Sur ordre du roi, la Demoiselle est enterrée dans une tombe richement décorée, dans la cathédrale de Camelot.

Dans Le Morte Darthur, Malory reprend la scène, mais y ajoute un pilote, un vieillard qui conduit la nef. Adjonction inutile, comme la plupart des tentatives de rationalisation : ici, ajouter du texte, des détails, c’est retrancher de la force, de l’émotion. Dans le merveilleux pur, le plus simple est le plus efficace : de même, nul cortège du Graal n’est plus fascinant que dans le récit initial de Chrétien de Troyes, Le conte du graal.

“I Am Half-Sick of Shadows,” Said the Lady of Shalott by Sidney Harold Meteyard. 1913.

En guise de conclusion, diaporama d’un incontournable : Lady of Shalott, de John Waterhouse, 1888, 1889, 1894, 1916.