Pâques cette année-là était le 24 avril. Ces Pâques sanglantes furent les Pâques de la liberté, en un sacrifice qui devait trouver son accomplissement en décembre 1922 avec la naissance de l’Etat Libre d’Irlande.

James Connolly – Mur peint (Ulster)

Notre ami Pierre Joannon, qui connaît l’Irlande mieux que quiconque, l’explique ainsi : « Les Pâques sanglantes de Dublin tout comme la rébellion de l’Ulster de 1912 sont les évènements fondateurs de l’Irlande contemporaine. L’une ne se serait pas produite sans l’autre. Et la division de l’île est inscrite dans ces deux moments forts de l’histoire irlandaise. On ne résume pas un événement aussi important que le soulèvement de 1916, le Rising, en quelques lignes. Qu’il me suffise de rappeler qu’il fut fomenté par « la minorité d’une minorité », agrégat obscur de personnalités diverses résolues à mettre fin par tous les moyens à huit siècles de conquête et de colonisation, qu’il fut accueilli avec stupeur et colère par une grande partie des habitants de Dublin, et que c’est la répression anglaise des plus maladroite et la menace de conscription des plus imprudente qui soudèrent le peuple de l’Irlande méridionale derrière le mouvement nationaliste héritier des fusillés de la prison de Kilmainham érigés en martyrs d’une insurrection désespérée. »

En attendant, puisque dimanche et lundi dernier, l’Irlande commémorait ce centenaire, lisez ou relisez ce bouleversant poème de Yeats, en mémoire des chefs de l’insurrection, fusillés entre le 3 et le 12 mai : Patrick Pearse, Thomas MacDonagh et Thomas J. Clarke ; Joseph Plunkett, William Pearse, Edward Daly et Micheal O’Hanrahan ; John MacBride ; Eamonn Ceannt, Micheal Mallin, J.J. Heuston et Cornelius Colbert ; Thomas Kent, James Connolly et Sean MacDiarmada. Le monument qui leur fut érigé à la Grande Poste de Dublin représente CuChulainn, le héros de l’Ulster qui ne fait toujours pas partie de la République d’Irlande. John MacBride, un des fusillés, avait un fils de 12 ans, né de son union avec Maud Gonne, la grande comédienne égérie de l’Irlande nouvelle. Sean MacBride fut le créateur d’Amnesty International, en 1961.

Statue de Cuchulainn (Dublin).

Pâques 1916
Willam Butler Yeats
Traduction Louise Kiffer

Je les ai rencontrés à la tombée du jour
Venant avec des visages vifs
De comptoirs ou de bureaux parmi de grises
Maisons du dix-huitième siècle.
Je suis passé avec un hochement de tête
Ou des mots polis absurdes
Ou je me suis attardé un moment et dit
Des mots polis absurdes,
Et pensé avant d’avoir fait
Un récit moqueur ou une plaisanterie
Pour faire plaisir à un copain
Au coin du feu du club,
Etant certain qu’eux et moi
Vivions sauf là ou l’hétéroclite est usé :
Tout a changé, complètement changé :
Une beauté terrible est née.

Les jours de cette femme-là étaient passés
En ignorante bonne volonté,
Ses nuits en discussion
Jusqu’à ce que sa voix devienne stridente.
Quelle voix plus douce que la sienne
Quand, jeune et belle,
Elle chevauchait vers les agresseurs ?
Cet homme avait dirigé une école
Et chevauchait notre cheval blessé ;
Cet autre, son aide et ami,
Arrivait avec vigueur ;
Il aurait pu triompher à la fin
Sa nature paraissait si sensible,
Sa pensée si audacieuse et douce.
Cet autre homme que j’avais cru
Un ivrogne, était un voyou orgueilleux.
Il avait fait les torts les plus amers
A ceux qui sont proches de mon cœur,
Néanmoins je l’inclus dans le chant ;
Lui aussi a renoncé à son rôle
Dans la comédie fortuite ;
Lui aussi a été changé à son tour,
Complètement transformé :
Une beauté terrible est née.

Les cœurs avec un unique objectif
Semblent à travers l’été et l’hiver
Etre changés en pierre
Pour troubler le cours de la vie.
Le cheval qui vient de la route.
Le cavalier, les oiseaux en rangs
D’un nuage à un autre en chute,
Changeant de minute en minute ;
Un sabot de cheval glisse sur le bord,
Et un cheval trébuche par-dessus ;
Les poules d’eau aux longues pattes plongent,
Et elles appellent les coqs d’eau ;
Elles vivent de minute en minute.
Les pierres sont au sein de tout.

Un sacrifice trop long
Peut faire d’un cœur une pierre.
Oh ! quand cela pourra-t-il suffire ?
C’est le rôle du Ciel, notre rôle
De murmurer nom après nom
Comme une mère nomme son enfant
Quand le sommeil est venu enfin,
Sur des membres qui ont couru violemment.
Qu’est-ce d’autre que la tombée de la nuit ?
Non, non, pas la nuit mais la mort ;
Etait-ce une mort inutile après tout ?
Car l’Angleterre peut garder la foi
En tout ce qui est fait et dit.

Nous connaissons leur rêve ; suffisamment
Pour savoir qu’ils ont rêvé et sont morts ;
Et si un excès d’amour
Les avait déroutés jusqu’à ce qu’ils meurent ?
Je le note en vers –
McDonagh et MacBride
Et Connolly et Pearse
Maintenant et dans les jours à venir,
Partout où le vert est défraîchi.
Ils ont changé, changé complètement ;
Une beauté terrible est née