Christian Guyonvarc’h a gagné l’Autre Monde le 9 janvier. La nouvelle de son décès a été rendue publique le 20 de ce même mois. Il était tout simplement notre plus grand celtisant. Peu importent aujourd’hui, au regard de son héritage, et devant son absence, les aspérités (certaines) de son caractère et la causticité de sa plume quand il s’agissait de moucher quelque cuistre…

Je voudrais juste rappeler pourquoi l’œuvre qu’il nous laisse est unique (et risque le rester, au regard de l’état des études celtiques en France). Puis j’évoquerai quelques souvenirs plus personnels…

Germaniste de formation, bretonnant de naissance, latiniste et helléniste de surcroît, Christian Guyonvarc’h était, ainsi que le rappelle Le Télégramme, « l’un des très rares spécialistes à maîtriser les trois principales langues celtiques (gaélique, gallois et breton) dans leurs états ancien, moyen et moderne, donnant un accès direct aux sources. À ce titre, Jean-Marie Gustave Le Clézio (prix Nobel de littérature), qui dirige la collection ‘l’Aube de peuples’ chez Gallimard, lui avait confié la traduction de l’épopée irlandaise La razzia des vaches de Cooley. »

Avec son épouse Françoise le Roux, historienne des religions et élève de Dumézil, ils furent traducteurs, exégètes, essayistes, historiens, toujours avec une méthode rigoureuse et un permanent recours aux textes. Le monde de l’archéologie, dont ils croisaient les résultats avec leurs propres recherches, ne leur était pas étranger, comme en témoignaient, déjà, les numéros de la revue Ogam-Celticum qu’ils firent paraître, avec une équipe de chercheurs aussi passionnés qu’eux-mêmes, de 1948 à 1986.

En se fiant aux fondamentaux dégagés par le couple Guyonvarc’h-Le Roux, on est au moins certains d’avoir de la nourriture spirituelle, historique, linguistique puisée à des sources sûres. On peut alors oublier bien des divagations publiées depuis… Outre la profondeur de son savoir, on pourra aussi admirer au passage le sens de la formule dont le vieux maître savait faire preuve.

Aujourd’hui, nous ne sommes plus en manque de livres qui prétendent expliquer la civilisation celtique, sous toutes ses formes. Mais malgré le savoir parfois peu contrôlé, ou guère étayé, qu’ils diffusent, ou à cause de lui, les recherches des Guyonvarc’h demeurent la référence indispensable. Je ne peux croire au sérieux de quiconque parlant du monde celtique ancien, de la religion ou de la société celtique, et plus particulièrement des druides, sans avoir lu, étudié, et dans la mesure du possible compris, Guyonvarc’h. Comment supporter d’entendre des soi-disant spécialistes des druides ou de la Gaule, de prétendus passionnés du monde celtique, proférer sans rougir : « On ne le lit pas, c’est trop compliqué » … « Ses livres sont illisibles ». Voire (de la part de ceux que lui-même qualifiait d’ignorantins) : « Je ne suis pas d’accord avec toutes ses théories », formule généralement suivie de développements qui auraient fait rigoler même les plus acharnés des celtomanes !

Pour oser parler honnêtement de ces sujets, on prend la peine de commencer par lire à fond ses ouvrages fondamentaux : Les Druides, la Civilisation celtique, La Société celtique. On y ajoutera (pour ceux qui peuvent mettre la main dessus– mais il existe tout de même quelques bonnes bibliothèques, dans ce pays) les Textes mythologiques irlandais. Les passionnés du Breton pourront lire son édition du Catholicon de Jehan Lagadeuc (1464) – le Catholicon est le premier dictionnaire trilingue du monde (breton-français-latin), ou encore Aux origines du Breton : le glossaire vannetais du chevalier von Arff, voyageur allemand du XVe siècle.

Quant à nous, nous conserverons le souvenir d’innombrables heures passées dans la maison de Cesson-Sévigné, cernés, dans toutes les pièces, par des milliers de livres (« Chez nous, ma pauvre Claudine, l’ennemi, c’est le papier, » soupirait parfois Christian). Et la reconnaissance d’avoir, grâce à Christian et Françoise, été les hôtes des Rencontres Indo-européennes de Tours qu’organisa durant plus de dix années le médiéviste Joël Grisward : un rendez-vous universitaire auquel il conviait autour de la figure tutélaire de Georges Dumézil les chercheurs passionnés de comparatisme entre les différents aspects de la tripartition.

(J’en profite ici pour rappeler le souvenir de Georges Charachidzé, linguiste et historien, disparut il y a juste deux ans : au sein du groupe de Tours, il nous a appris à connaître les mythes et légendes du Caucase dont il était une « encyclopédie vivante ».)

Nous nous souvenons aussi de nos communs débuts vacillants en informatique (très logiquement, c’est Christian qui nous avait orientés vers l’usage du Mac – passion celtique ? – qu’il n’utilisait d’ailleurs pas, ayant préféré un PC, un monstre absolu qu’il ne maîtrisa jamais tout à fait). Et je reverrai longtemps le couple en train de fabriquer (je dis bien fabriquer, c’est-à-dire écrire, composer, imprimer, relier) ses livres, avant que les éditions Ouest-France ne prennent le relais.

Naturellement, lors de la création du CIA, Christian était là, comme ami, comme celtisant et comme représentant de l’Université de Rennes. Tout comme il vint, avec Françoise, tous deux assis sur leurs pliants, assister à nos premiers spectacles au bord du lac.

Surtout nous n’oublierons pas que ce que nous connaissons, personnellement, du monde celtique, doit tout à un savoir mais également à une méthode qui nous ont éveillé à la compréhension de cette culture.

Oui, Christian et Françoise sont partis (et ils me pardonneront de les imaginer sillonnant le plaine de la Jeunesse à bord d’une Jaguar éternelle), mais leurs livres, leur œuvre, leur passion immense du monde celtique nous restent. Il y a tant à glaner dans leurs travaux…

En 1980, dans la préface de La civilisation celtique, Christian Guyonvarc’h écrivait : « La vulgarisation n’est pas notre métier, mais, dans le pays de Vercingétorix qui a jadis été aussi celtique que Rome fut latine, il est un seuil d’ignorance au-dessous duquel il est dangereux de descendre ». Ce fut la quête de toute une vie. Les fruits en sont maintenant entre nos mains. Rien ne nous force à être oublieux, ni à devenir des héritiers indignes.

Pour ceux qui auront envie d’entendre encore sa voix, nous rediffuserons ses entretiens à France 3 Bretagne, les Dieux celtiques et la Civilisation celtique, à Comper cet été.